Atomes et molecules


L'ultime offensive des antiatomistes (3/3)

Cet ouvrage de Jean Perrin marqua pour nombre de savants le triomphe définitif de la théorie atomique. Non seulement parce qu'il y retraçait les contributions successives de nombreux chimistes du XIXème siècle allant dans le sens de cette théorie - celles de John Dalton, Joseph-Louis Gay-Lussac, Amédée Avogadro et Dimitri Ivanovitch Mendeleiev notamment -, mais aussi et surtout parce qu'il les incorporait aux travaux plus récents de Rudolf Clausius (1822-1888), James Clerk Maxwell (1831-1879) et Ludwig Boltzmann (1844-1906) sur la cinétique des gaz ; de Svante Arrhenius (1859-1927) en électrochimie ; d'Albert Einstein (1879-1955), enfin, sur le mouvement brownien. Jean Perrin lui-mème était parvenu à déterminer, de treize manières différentes, des valeurs concordantes du nombre d'Avogadro - à démontrer, donc, qu'il était possible de dénombrer les atomes ... à défaut de les voir. Ce qui valut à Henri Poincaré (1854-1912), longtemps hostile à la thèse atomique pourtant, la réflexion suivante : "L'hypothèse atomique a acquis récemment assez de consistance pour presque cesser d'apparaître comme une hypothèse : les atomes ne sont plus une fiction utile, nous pouvons dire que nous les voyons puisque nous pouvons les compter".

Face à cette accumulation de preuves, Wilhelm Oswald finit lui aussi par reconnaître la validité de la théorie atomique (1908). Ces corpuscules de matière demeurant toutefois encore invisibles à cette époque, Pierre Duhem refusa toujours de croire en leur existence. De mème, Ernst Mach (1838-1916) confirma-t-il son rejet définitif de cette théorie en l'an 1910. En ce début de XXème siècle, ces énergétistes convaincus se trouvaient bien isolés toutefois, les quelques philosophes que la question atomique intéressait encore s'étant définitivement ralliés à la vision corpusculaire de la matière - à la doctrine épicurienne, pour ce qui concerne Karl Marx (1818-1883) ; à la thèse démocritienne, pour ce qui concerne Friedrich Nietzsche (1844-1900) ; aux théories chimiques modernes enfin, pour ce qui concerne Henri Bergson (1859-1941), le plus visionnaire sans doute d'entre ces philosophes.

Henri Bergson (1859-1941)


Ainsi écrivit-il, en 1939 : "S'il y a une vérité que la science ait mise au-dessus de toute contestation, c'est celle d'une action réciproque de toutes les parties de la matière les unes sur les autres. Entre les molécules supposées des corps s'exercent des forces attractives et répulsives. L'influence de la gravitation s'étend à travers les espaces interplanétaires. Quelque chose existe donc entre les atomes. On dira que ce n'est plus de la matière, mais de la force". Et plus loin d'ajouter : "Nous voyons force et matière se rapprocher et se rejoindre à mesure que le physicien en approfondit les effets. Nous voyons la force se matérialiser, l'atome s'idéaliser, ces deux termes converger vers une limite commune, l'univers retrouver ainsi sa continuité. On parlera encore d'atomes ; l'atome conservera mème son individualité pour notre esprit qui l'isole ; mais la solidité et l'inertie de l'atome se dissoudront soit en mouvements, soit en lignes de force, dont la solidarité réciproque rétablira la continuité universelle". (Extraits de son ouvrage intitulé Matière et mémoire).

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